Concernant l’IA générative, l’objection de conscience proposée par l’Atécopol et signée en mars 2026 par près de trois mille personnes pose les bonnes questions sans réussir à faire boule de neige. Comment peut-on espérer voir avancer la prise de conscience que ce Manifeste salutaire tente d’initier? Sans prétendre y répondre, ce billet tente de cerner des éléments de réflexions sur ce problème civilisationnel qui surgit ici, dans « ce moment que nous vivons là » où il faudrait pourtant vraiment s’occuper d’autres choses : L’IA est comme un symptôme du déni qu’on oppose au réchauffement climatique et à l’effondrement de biodiversité, problèmes pour lesquels on refuse d’envisager les vraies solutions et on crée de nouveaux problèmes-diversions, que certains voudraient prendre pour des solutions.

Pour un chercheur en informatique dont la techno-science est à la fois l’outil et la production de sa recherche, il est probablement assez difficile de signer l’appel à objection de conscience concernant l’usage de l’IA générative. Son argumentaire factuel et très documenté mérite cependant d’être connu de tous tant il pose les bonnes questions légitimement préalables à tout usage éclairé de l’IA, s’il existe.

C’est certes prêter à l’action individuelle une force qu’elle n’a pas souvent, mais dans le cadre d’une éducation réellement émancipatrice ou d’une recherche « désintéressée », ce serait un minimum pour ne plus avancer à l’aveugle, toujours plus prisonniers d’intérêts financiers qui gagnent à ce que soient occultés les impacts réels de l’IA. Et même pour les impacts flagrants, il semblerait que la facilité soit en train de gagner la partie.

Propulsées par une techno-béatitude de l’innovation « créatrice » de croissance et de « progrès », les injonctions envahissantes à utiliser l’IA font donc peu de cas des préventions écologiques, sociales et cognitives que développe cet argumentaire. N’est-ce pas parce que le modèle reste celui de la compétition, sans autre but qu’elle-même, quand les atermoiements signent la défaite de ceux qui l’interrogent? Qu’adviendra-t-il de moi si je sors de la course dans cette mimétique générale? Pouvons-nous raisonnablement, et à si peu d’effrontés, espérer faire reculer l’hydre mondiale qui se déploie si vite et avec de tels moyens?

Cette question de résistance à la mimétique générale s’illustre dans un autre domaine : évoqués dans ses livres Quotidien politique et La subsistance au quotidien, les paysans boulangers sur lesquels Geneviève Pruvost a enquêté pendant dix ans se la posent sans doute quand ils essuient défiance et refus répétés pour l’accès à la terre, sous prétexte que leur modèle agricole (le seul durable) ne rentre pas dans les cases de la « normalité » prescrite par quelques décennies d’agrochimie industrielle et de dépendance à la mécanisation et à l’endettement forcés, avec les résultats écologiques et de détresse humaine qu’on connait. L’espace d’action de ces pionniers est à la défense de la biodiversité (vitale) ce que celui des informaticiens et récalcitrants à l’IA est à notre espace cognitif futur.

Pour sortir de l’isolement individuel, cette pétition propose en creux une prise de conscience de la force possible du collectif. Mais elle n’y parvient pas. Elle est perçue comme un appel à la subversion qui fait peur à l’individu solo qui craint « pour sa carrière » alors qu’elle rappelle tout simplement et de façon élémentaire ce que peut être une citoyenneté éclairée en démocratie.

Il n’y a pas de Liberté sans Égalité d’accès à une information vérifiée et contrôlée démocratiquement grâce à une éducation permanente à l’esprit critique. Pas d’Adelphité sans un égal accès aux libertés politiques dans une Citoyenneté maintenue accessible à tous par des outils de collégialité revivifiés. Où sont-ils?

Les cursus de formation devraient davantage permettre d’évoquer l’aspect politique de ces sujets techniques, sans les cantonner automatiquement dans la trop commode niche (trappe à oubli) des « questions socialement vives », pendant que la course continue pour la majorité incitée à ne pas se poser de questions : devenue pendant ce temps incontournable, l’IA formatera les représentations et donc les avenirs possibles. « Appuie sur le bouton, cherche pas à comprendre » : n’est-ce pas ce qui est arrivé pour chaque « progrès » devenu notre horizon trop souvent in-interrogeable et soit-disant incontournable?

Si « Vivre avec son temps » n’interdit pas d’interroger les substrats matériels et épistémologiques des technologies proposées, ces mêmes substrats sont souvent occultés par une volonté politique qui – quand elle les voit – profite du rythme auquel ces technologies s’imposent pour ne pas questionner sa propre myopie. Que ce soit pour ses modalités d’usage ou pour la recherche sur l’outil, puisqu’il fabrique le sol sur lequel on va ensuite marcher. A l’instar de l’insidieuse mais calculée substitution des trams et des trains  par les automobiles et camions au milieu du XXe siècle (avec les conséquences climatiques qu’on sait), ou des utopies informatiques et internet avalées par les GAFAM dans les années 2000, etc.

Le monde politique, souvent en retard et ignorant, reste soumis aux lobbies des plus forts et n’interroge que bien trop tard les conséquences écologiques, sociales, cognitives ou démocratiques des choix qu’il accompagne à l’aveugle, laissant se fabriquer un monde totalement bordé, auquel aucun assujetti ne peut échapper dans chaque recoin de sa vie : subsistance, agriculture, santé, urbanisme, mobilité, éducation, sociabilité et structures sociales; de la politique locale jusqu’à la géopolitique dans leurs organisations, leurs déroulements et leurs modes d’actions.

Si l’usager ne trouve pas d’outils collectifs pour appréhender et mettre à distance la puissance de formatage de la cité par l‘artefact qu’on lui impose, et s’il ne peut se raccrocher à des minorités critiques susceptibles d’en proposer une régulation éclairée et efficace, démocratique et citoyenne aux décideurs; alors la société qui se fabrique reste le choix d’une minorité.

Il faut donc trouver les moyens de se donner des outils pour pallier à cela. Ils existent : partis politiques, syndicats, collectifs, associations. C’est bien ce que tente ici l’Atécopol. Mais notre époque noyée d’informations toujours moins fiables tend à les ignorer.

C’est donc bien une lutte sisyphienne dans laquelle s’engagent les acteurs éclairés de la branche informatique, les éducateurs et les décideurs « intermédiaires » qui réfléchissent un peu malgré les injonctions « supérieures », les  entrepreneurs soucieux de la qualité de leurs produits, du travail et de l’épanouissement de leurs employés (ça doit bien exister).

Se compter trop tôt pour mieux dire « non » peut s’avérer contre-productif : la boule de neige n’a pour l’instant que bien peu grossi. J’espère que le futur me donnera tort, mais les ressorts d’une riposte  solide devraient d’abord s’appuyer sur beaucoup plus de ces collectifs déjà établis, réfléchissant, communiquant entre eux et ne renonçant pas.

Cette « riposte » devrait peut être contenir aussi – comme éclairant la toile de fond qui sous tend ce nouveau problème – l’analyse parallèle des dénis du réchauffement climatique et de l’effondrement de biodiversité : ces deux problèmes vitaux que l’humanité vient de se fabriquer en quelques dizaines d’années. L’hubris techno-scientifique dont l’IA est l’acmée a des fondements dans l’epistémé de deux derniers siècles qui mène à des difficultés analogues pour notre subsistance sur Terre. Mais le risque est grand que la diversion « IA » ne s’ajoute aux autres problèmes au lieu de les résoudre.